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06/07/2011

Vie "familiale" à l'ICOD 2 - Mariage de la fille ainée de Gopa

Donc, nous avons bénéficié d’un temps d’une clémence exceptionnelle pour le mariage de la fille aînée de Gopa. En général en mai, je crains ces ’mariages à 40 degrés’ ! Mais ce sont les prêtres brahmanes qui, selon une astrologie plusieurs fois millénaire, désignent le temps faste à la seconde près. Dieu merci, cette fois ce n’était pas à trois heures du matin, mais à 23 heures 40  et quelque chose, le cinq mai. Etant, comme si souvent, le tuteur, j’ai du être présent durant les six jours des festivités, ce qui, avec ma fichue santé, m’a  complètement épuisé, créant les conditions favorables pour l’hospitalisation que je vous ai décrite le mois dernier. N’empêche que crevé ou pas, j’ai réussi à tenir jusqu’au dernier jour.

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Les mariés entourant Gaston

En 2010, je vous avais narré comment, pour ce ‘mariage d’amour’ entre deux castes différentes en plus, malgré l’opposition de la parenté de très haute caste de la future épouse, on avait réussi à faire accepter de repousser le mariage d’un an, sans que toute opposition soit éteinte. Mais la maman a du passer presqu’un mois à visiter les oncles grands chefs de familles, les convaincre d’accepter ce mariage avec un gars de basse caste, et d’être présents. La condition que plusieurs ont mise est que moi-même soit participant à toutes les cérémonies. Et quand le jour arriva, on réalisa que personne n’avait refusé de venir, que la joie a prévalue, et qu’il n’y a pas eu un seul incident pour troubler la paix des jours bénis. Ce qui finalement est assez rare ! La famille du papa (qui est malade mental mais qui va bien avec le traitement du psychiatre d’ICOD) s’est offert pour tout payer et pour organiser un grand mariage. Car pour être grand, il l’était.

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Unis pour la vie

Je ne vous le décrirai pas, car les rites étaient extrêmement compliqués et parfois, j’étais moi-même paumé pour comprendre où on allait. Les oncles, venant de 800, 400 et 200 kilomètres, tous cossus mais sourcilleux  brahmanes pratiquants, surveillaient chaque rite pour qu’il soir conforme aux prescriptions védiques. Etonnant ! Je n’avais jamais vécu cela dans les villages.

Il y a eu tout d’abord, les bénédictions : du fiancé le premier mai. Puis de la fiancée la veille du mariage le quatre mai, dans leurs familles respectives. Ensuite à la fin de la cérémonie du mariage le cinq  dans la nuit. Puis au départ du couple en fin de matinée. Enfin dans la famille du mari en fin de soirée, avant que les deux jeunes mariés soient conduits au lit nuptial splendidement décorer. Dans quatre des cinq cérémonies, un prêtre-poujari organisait le long rituel puis, à un signal donné, m’invitait à prendre sa place et à commencer ma propre cérémonie. Ayant l’habitude des mariages de pauvres ou d’orphelins, jamais je n’avais officié dans de telles conditions, et je me demandais bien si les brahmanes susceptibles de la famille allait accepter qu’un chrétien s’assoie à leur place au milieu des centaines d’ingrédients, de fleurs, d’encens, de pots, de noix de coco, de plats, de pâtisseries, de pâtes, de sorbets et d’offrandes parfois totalement inconnues placés devant les dieux lares. Bien sûr, avant cet instant, j’avais accepté de bénir le couple comme tout un chacun. Saisir entre le pouce et l’index  tout en se tenant le coude de la main gauche  des brindilles de ‘tulsi-basilic’ trempés dans différentes pâtes et les appliquer sur le front des fiancés, puis des mariés. Asperger  avec des grains de riz les chevelures, enfin les laisser nous toucher les pieds tout en murmurant une mantra. Il n’y avait rien de plus normal pour moi que ces rites accomplis des milliers de fois peut-être au cours de ma vie indienne.

Mais maintenant, il s’agissait d’une cérémonie toute particulière que je modifiais suivant les circonstances et les réactions des centaines d’assistants. Il faut avouer qu’en cela, je ne  suivais en rien les rites hindouistes, avec leurs milliers de gestes et de paroles ininterrompues. Débutant dans une attitude hiératique par de vieilles mélopées sanscrites (pour les connaisseurs, la Gayatri Mantra « Om, Bhur, Bhuvas, Swaha… » [salutation au Verbe présent dans la terre, le ciel et ce qui est au-delà] et les fameuses hymnes védiques : « Asato Mâ Sad gamaya, Tamaso Mâ jyotir gamaya… » [Conduis-nous des ténèbres à la Lumière, de la mortalité à l’Immortalité…], et continuant avec de courts extraits récités de la Bhagavad Gita en bengali, [ le Grand Dieu est Père de tout et tous…] je concluais encore avec une incantation sanscrite : « Lokâ samastâ sukhino bhavantuh » [Que tous les êtres humains  soient heureux ] Puis vint un chant médiéval en…latin (que je traduisais au fur et à mesure) introduisant deux textes bibliques : l’Evangile annonçant que deux mariés ne faisaient qu’une seule chair, et deux extraits de lettres de Paul (Cor. et Gal.) expliquant « qu’un homme doit aimer sa femme comme son propre corps et qu’une femme doit aimer son mari de même puisqu’à partir de maintenant ils deviennent un ».  

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La mariée

 

Personne n’ayant jamais entendu ces textes, ils suscitèrent un grand étonnement, et beaucoup, dont les prêtres, me demandèrent ensuite si vraiment les chrétiens considéraient le mariage comme les hindous, indissoluble. Il ne fut pas difficile de leur répondre sur les textes, ni sur les mariages catholiques en Inde, mais un peu plus sur la pratique dans les pays dits chrétiens ! Enfin, je terminai  avec le Notre Père en hindi avant de faire, debout, une bénédiction spéciale en bengali, la main droite sur le mari à gauche et la main gauche sur la mariée à droite, et changeant les positions au milieu des paroles, montrant ainsi clairement que tous deux étaient égaux devant Dieu et devant les hommes. Et à la stupéfaction de tous et à la mienne d’abord, en deux lieux différents, un poujari me demanda ma bénédiction. Comme j’étais réticent, car les prêtres, même si relativement mal vus par les hindous et souvent méprisés pour leur cupidité, voire rapacité, restent néanmoins les représentants de leurs divinités, l’un me pris les deux mains pour le poser sur sa tête, et je du m’exécuter parmi les acclamations. Je compris alors que j’étais complètement adopté et par eux, et par cette éminente caste des ‘Koulin’ de la famille qui dame parfois le pion aux fiers brahmanes eux-mêmes.

Vie "familiale" à l'ICOD 3 - Premier riz du deuxième enfant de Sita

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Il y eut un jour plus tard le ‘premier riz’ du deuxième enfant de Sita de sept mois. Comme c’était une fille et que souvent aucune cérémonie n’est prévue, je me devais d’être présent pour souligner la nécessité d’un rituel égal au garçon premier-né.) Nous sommes partis une douzaine, et comme il fallait marcher plusieurs km  sous une chaleur torride, deux de nos grandes filles se relayaient pour me soutenir (tout comme Gandhi !) J’eu quelque peine à atteindre ICOD le soir et pu juste aller voter le lendemain avant de m’effondrer, mûr pour l’hôpital quelques jours plus tard!

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Election au Bengale 1 - Jour de vote

Et ce furent les grandes élections du Bengale qui bouleversèrent la physionomie politique de l’Inde. On avait craint le pire. Il faut dire que depuis plusieurs années, et surtout plusieurs mois, les crimes et assassinats politiques se multipliaient. Les communistes, qui battaient le record mondial de réélection libre d’un parti marxiste au pouvoir depuis 34 ans, promettaient de se faire élire à nouveau tout en menaçant tous ceux qui s’y opposaient des pires sanctions. Et s’ils ne mâchaient pas leurs mots, ils les pratiquaient à la lettre. Le parti de l’opposition quant à lui, rétorquait que son slogan de base « A bas les rouges » signifiait vraiment ce qu’il voulait dire. Et joignant le geste à la parole, faisait tout pour envenimer et exacerber la situation, profitant de chaque occasion pour se faire un marchepied vers le pouvoir. ICOD lui-même en avait senti la brûlure, avec l’invasion de ses services il y a deux ans et l’accusation de vente d’enfants en cour criminelle contre la Secrétaire, en fait contre moi puisque je refusais toute politique et toute prise de position claire contre les marxistes. La pauvre doit encore régulièrement affronter les juges de Kolkata tout en payant des avocats spécialisés à des prix iniques pour éviter la prison préventive…qui peut durer des années en attendant le jugement ! Bref, personne n’était sûr de rien, et nous nous attendions, sinon à l’anarchie, du moins à un chaos organisé.

Le gouvernement central avait pourtant bien fait les choses : plus de mille bataillons avait été dispersé parmi les 92 millions habitants, en fonction des dangers possibles. De plus, pour la première fois en Inde, sept zones de votes furent établis, étalant sur un mois la période, chaque secteur recevant à tour de rôle 130.000 policiers responsables de l’ordre, l’armée se contentant d’empêcher les maoïstes ou les criminels des partis de pénétrer dans les zones périphériques de votes. De plus, à Kolkata seulement, 115.000 criminels ayant disparus avant de payer la  caution furent mis en prison préventive, et 150.000 ‘durs’ qui avaient déjà eu affaire avec la justice durent signer une promesse de bonne conduite durant les votes, faute de quoi ils seraient emprisonner séance tenante. Un code de conduite fut imposé à tous les candidats un mois avant : interdiction de haut-parleurs, de promesses de cadeaux pour voter pour leur parti, de parler à la TV contre les autres candidats, d’utiliser la violence ou la promesse de violence etc.… A tel point que plusieurs députés tombèrent dans le piège par habitude et perdirent leur droit de se représenter. Une dizaine de partis étaient en lice, mais, ils étaient pratiquement regroupés soit dans le Front de gauche avec les marxistes, soit, comme le Congrès de Sonia Gandhi, avec le Trinamoul de Mamata, soit enfin avec l’extrême droite hindouiste, fort minoritaire ici. Bref, les centaines de morts de ces derniers mois auguraient mal des élections et de la panique qu’elles engendreraient dans tous les secteurs de la société. Assurés de garder ou prendre le pouvoir, les deux grands partis en cause promettaient la vengeance au cas où ils gagnaient. Comme au cas où ils perdaient. On était au moins sûr d’une chose : l’anarchie régnerait encore longtemps, comme elle avait dominé l’Etat du Bengale après 1977.

Et quand le 10 mai arriva, l’étonnement fut énorme de pouvoir aller voter dans le calme, sans qu’un parti ou l’autre nous prenne à parti en menaçant si on ne votait pas pour lui. Nous étions une douzaine d’ICOD à voter dans notre village (les autres votaient dans leurs familles) car en dernière minute, on avait retiré le droit de vote à une dizaine de malades mentales qui étaient avec nous depuis moins de deux ans. Et nous sommes passés comme une lettre à la poste ! Les militaires nous guidèrent vers l’école avec de grands égards, car ils avaient immédiatement vu nos handicapés. Ces derniers furent pris en charge par la police qui les guidèrent vers le bureau numéro deux, et  les filles au numéro trois. Un autre policier me dirigea avec le sourire vers le bureau des ‘senior Citizen’ (citoyens âgés) où je pus mettre mon vote immédiatement, car j’entendis plusieurs vieillards (tous plus jeunes que moi de dix ans) susurrer : «Il est malade » et me laisser leur place. Vérification de la carte, étalement d’une teinture indélébile sur un ongle (je l’ai toujours), empreinte digitale à côté de la photo, et ensuite isoloir où une machine très simple signalait le symbole de tous les partis. Mais pour qui allais-je voter ? C’est un signe de l’incertitude de la situation qu’il m’avait été impossible de me décider. Je me dis que de toutes façons il fallait que quelque chose change, et que le Trinamoul offrait cette chance, mais sans garantie qu’il serait le meilleur.  En dix secondes, tout était décidé. Et en dix minutes, tous nos amis ayant votés  la police nous remis aux mains des militaires qui nous conduisirent à notre ambulance.

Pour une fois, j’acceptais de jeter un coup d’œil à la TV des malades mentales le soir : nouvelle surprise, aucun crime à signaler sur toute notre zone… 

Il n’en fut pas de même dans la dernière région trois jours après, celle ou les maoïstes étaient le plus influents, entre Midnapour, Pouroulia et Bankoura. Là il y eu de graves heurts, des maisons brûlées ou pillées, des accrocs avec l’armée, quelques responsables de partis assassinés. Mais jamais ce secteur n’avait été si calme depuis 15 ans ! Et quand le 13 mai, il y eut enfin (après un mois d’attente) le comptage des votes, à midi déjà, on apprenait la surprenante nouvelle : Mamata avait raflé déjà plus des ¾ des sièges et les communiste n’avaient plus aucun espoir. A 16 heures, les dés étaient jetés ; les rouges n’emportaient que 40 mandats (alors qu’ils avaient les 2/3 du parlement bengali pour eux depuis 34 ans), le Congrès pour la première fois le dépassant avec 42 sièges, et le Trinamoul des verts triomphait avec plus de 184 sièges sur le total de l’Assemblée législative de 294 députés. Le bastion rouge était tombé. Le stalinisme parlementaire s’était écroulé, le léninisme à l’indienne s’était effacé devant un bout de femme de 56 ans qui luttait seule depuis 22 ans pour les faire tomber, à coups de briques et de grèves durant plusieurs années, puis de luttes syndicales, enfin de démonstration de masse et d’offres alléchantes, car elle avait été nommées entre temps Ministre des chemins de fer. Ce qui lui permit de zébrer le Bengale de nouvelles lignes et de promesses de nouveaux trains par dizaines, sans compter les nouveaux emplois, à l’entendre par centaines de milliers… Bref, l’important est que finalement, elle avait fait prendre conscience de l’incurie des dix dernières années, et de sa compétence à prendre la place de ‘Chief Minister’ (Ministre en chef) de l’état du Bengale. Ce fut l’euphorie, non, l’hystérie collective. Deux millions d’admirateurs l’attendaient le jour où elle prêta serment. Et depuis, chaque jour, ce sont des milliers de fans qui essayent de l’apercevoir, de la voir, de lui toucher la main, de lui faire un cadeau, voire  de l’adorer comme une déité!