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06/07/2011

Election au Bengale 1 - Jour de vote

Et ce furent les grandes élections du Bengale qui bouleversèrent la physionomie politique de l’Inde. On avait craint le pire. Il faut dire que depuis plusieurs années, et surtout plusieurs mois, les crimes et assassinats politiques se multipliaient. Les communistes, qui battaient le record mondial de réélection libre d’un parti marxiste au pouvoir depuis 34 ans, promettaient de se faire élire à nouveau tout en menaçant tous ceux qui s’y opposaient des pires sanctions. Et s’ils ne mâchaient pas leurs mots, ils les pratiquaient à la lettre. Le parti de l’opposition quant à lui, rétorquait que son slogan de base « A bas les rouges » signifiait vraiment ce qu’il voulait dire. Et joignant le geste à la parole, faisait tout pour envenimer et exacerber la situation, profitant de chaque occasion pour se faire un marchepied vers le pouvoir. ICOD lui-même en avait senti la brûlure, avec l’invasion de ses services il y a deux ans et l’accusation de vente d’enfants en cour criminelle contre la Secrétaire, en fait contre moi puisque je refusais toute politique et toute prise de position claire contre les marxistes. La pauvre doit encore régulièrement affronter les juges de Kolkata tout en payant des avocats spécialisés à des prix iniques pour éviter la prison préventive…qui peut durer des années en attendant le jugement ! Bref, personne n’était sûr de rien, et nous nous attendions, sinon à l’anarchie, du moins à un chaos organisé.

Le gouvernement central avait pourtant bien fait les choses : plus de mille bataillons avait été dispersé parmi les 92 millions habitants, en fonction des dangers possibles. De plus, pour la première fois en Inde, sept zones de votes furent établis, étalant sur un mois la période, chaque secteur recevant à tour de rôle 130.000 policiers responsables de l’ordre, l’armée se contentant d’empêcher les maoïstes ou les criminels des partis de pénétrer dans les zones périphériques de votes. De plus, à Kolkata seulement, 115.000 criminels ayant disparus avant de payer la  caution furent mis en prison préventive, et 150.000 ‘durs’ qui avaient déjà eu affaire avec la justice durent signer une promesse de bonne conduite durant les votes, faute de quoi ils seraient emprisonner séance tenante. Un code de conduite fut imposé à tous les candidats un mois avant : interdiction de haut-parleurs, de promesses de cadeaux pour voter pour leur parti, de parler à la TV contre les autres candidats, d’utiliser la violence ou la promesse de violence etc.… A tel point que plusieurs députés tombèrent dans le piège par habitude et perdirent leur droit de se représenter. Une dizaine de partis étaient en lice, mais, ils étaient pratiquement regroupés soit dans le Front de gauche avec les marxistes, soit, comme le Congrès de Sonia Gandhi, avec le Trinamoul de Mamata, soit enfin avec l’extrême droite hindouiste, fort minoritaire ici. Bref, les centaines de morts de ces derniers mois auguraient mal des élections et de la panique qu’elles engendreraient dans tous les secteurs de la société. Assurés de garder ou prendre le pouvoir, les deux grands partis en cause promettaient la vengeance au cas où ils gagnaient. Comme au cas où ils perdaient. On était au moins sûr d’une chose : l’anarchie régnerait encore longtemps, comme elle avait dominé l’Etat du Bengale après 1977.

Et quand le 10 mai arriva, l’étonnement fut énorme de pouvoir aller voter dans le calme, sans qu’un parti ou l’autre nous prenne à parti en menaçant si on ne votait pas pour lui. Nous étions une douzaine d’ICOD à voter dans notre village (les autres votaient dans leurs familles) car en dernière minute, on avait retiré le droit de vote à une dizaine de malades mentales qui étaient avec nous depuis moins de deux ans. Et nous sommes passés comme une lettre à la poste ! Les militaires nous guidèrent vers l’école avec de grands égards, car ils avaient immédiatement vu nos handicapés. Ces derniers furent pris en charge par la police qui les guidèrent vers le bureau numéro deux, et  les filles au numéro trois. Un autre policier me dirigea avec le sourire vers le bureau des ‘senior Citizen’ (citoyens âgés) où je pus mettre mon vote immédiatement, car j’entendis plusieurs vieillards (tous plus jeunes que moi de dix ans) susurrer : «Il est malade » et me laisser leur place. Vérification de la carte, étalement d’une teinture indélébile sur un ongle (je l’ai toujours), empreinte digitale à côté de la photo, et ensuite isoloir où une machine très simple signalait le symbole de tous les partis. Mais pour qui allais-je voter ? C’est un signe de l’incertitude de la situation qu’il m’avait été impossible de me décider. Je me dis que de toutes façons il fallait que quelque chose change, et que le Trinamoul offrait cette chance, mais sans garantie qu’il serait le meilleur.  En dix secondes, tout était décidé. Et en dix minutes, tous nos amis ayant votés  la police nous remis aux mains des militaires qui nous conduisirent à notre ambulance.

Pour une fois, j’acceptais de jeter un coup d’œil à la TV des malades mentales le soir : nouvelle surprise, aucun crime à signaler sur toute notre zone… 

Il n’en fut pas de même dans la dernière région trois jours après, celle ou les maoïstes étaient le plus influents, entre Midnapour, Pouroulia et Bankoura. Là il y eu de graves heurts, des maisons brûlées ou pillées, des accrocs avec l’armée, quelques responsables de partis assassinés. Mais jamais ce secteur n’avait été si calme depuis 15 ans ! Et quand le 13 mai, il y eut enfin (après un mois d’attente) le comptage des votes, à midi déjà, on apprenait la surprenante nouvelle : Mamata avait raflé déjà plus des ¾ des sièges et les communiste n’avaient plus aucun espoir. A 16 heures, les dés étaient jetés ; les rouges n’emportaient que 40 mandats (alors qu’ils avaient les 2/3 du parlement bengali pour eux depuis 34 ans), le Congrès pour la première fois le dépassant avec 42 sièges, et le Trinamoul des verts triomphait avec plus de 184 sièges sur le total de l’Assemblée législative de 294 députés. Le bastion rouge était tombé. Le stalinisme parlementaire s’était écroulé, le léninisme à l’indienne s’était effacé devant un bout de femme de 56 ans qui luttait seule depuis 22 ans pour les faire tomber, à coups de briques et de grèves durant plusieurs années, puis de luttes syndicales, enfin de démonstration de masse et d’offres alléchantes, car elle avait été nommées entre temps Ministre des chemins de fer. Ce qui lui permit de zébrer le Bengale de nouvelles lignes et de promesses de nouveaux trains par dizaines, sans compter les nouveaux emplois, à l’entendre par centaines de milliers… Bref, l’important est que finalement, elle avait fait prendre conscience de l’incurie des dix dernières années, et de sa compétence à prendre la place de ‘Chief Minister’ (Ministre en chef) de l’état du Bengale. Ce fut l’euphorie, non, l’hystérie collective. Deux millions d’admirateurs l’attendaient le jour où elle prêta serment. Et depuis, chaque jour, ce sont des milliers de fans qui essayent de l’apercevoir, de la voir, de lui toucher la main, de lui faire un cadeau, voire  de l’adorer comme une déité!

Election au Bengale 2 - Nouvelle politique

Le peuple avait donc parlé, et fort, car 84 % se sont présentés aux urnes. Du jamais vu ici. Mais si les députés rouges avaient été laminés, il restait le fait que 41 % des voix avaient votés…communiste ! Donc on pouvait encore compter sur eux pour le grain de sable dans la nouvelle machine des verts. Ce que notre Mamata comprit fort bien. Du coup, elle changea de tactique du jour au lendemain. La veille du vote, elle appelait encore ses partisans à écraser l’infâme. Le jour de son apothéose, que dis-je, de son adoubement, elle avertissait son parti : « Pas de vengeance. Tous les bengalis sont ma famille. On donnera plus de temps à l’opposition au parlement. Et demain à mon investiture, j’y invite l’ancien gouvernement » Coup de tonnerre, car depuis dix ans, elle refusait énergiquement  à partager voire un simple dais avec les marxistes, boycottant sans souci de démocratie toutes les cérémonies officielles et contrant chaque essai de développent. Les communistes ne pouvant pas décemment refuser sous peine de se voir accuser de totalitarisme,  tendirent immédiatement la main (ce qui les changeait du poing !) promettant de collaborer avec le nouveau pouvoir en place, et allant jusqu’à demander à leurs troupes (souvent encore armées) de déposer les armes, de coopérer avec les mairies et députés, et de donner l’occasion à « cette femme » comme ils l’appelaient, de prouver ce qu’elle pouvait faire de positif en cent jours. L’inattendue paix sociale, quoi !

 

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La gagnante des élections : MAMATA

Et depuis six semaines, on vit dans une paix des braves, inaccoutumée mais bienvenue. Dans les villages qui nous entourent, tous de gauche, et même d’un parti plus révolutionnaire que les marxistes, on n’entend plus une mouche politique voler ! Où sont donc passés les cocktails Molotov qui se préparaient un peu partout, les pistolets qu’on fabriquait artisanalement ici et là, (‘on’ n’égale pas nous !) les étoupes et allumettes pour mettre le feu au magasin ? (voire à ICOD !!!) Tout a disparu dans l’atmosphère débonnaire de promesses qui tiendront ce qu’elles tiendront mais qui en attendant changeaient tout le climat social.

Election au Bengale 3 - Les raisons de la chute des marxistes

Un peu d’histoire tout d’abord. En 1920 ( !) Lénine avait averti : « Le jour où Calcutta devient communiste, le monde le deviendra rapidement » Moins de cinq ans après la prédiction, un jeune bengali devint léniniste, puis stalinien. Il devint ensuite celui qui y organisa le Parti, le Politburo de Delhi, puis les attentas terroristes lorsque Gandhi, après 1942, lança son « Quit India-Quittez-l'Inde'’ non violent. Ensuite, après l’indépendance de 47 à laquelle les communistes ne croyaient pas (un Etat bourgeois !) ils lancèrent les émeutes régulières à Calcutta, provoquèrent la scission maoïste (devenue depuis les naxalites d’extrême gauche) et les anéantirent au moment où ils prirent le pouvoir légalement (et bourgeoisement !) en 1977. Le fameux militant presque contemporain de Lénine devint le célèbre Ministre en chef du Bengale, Jyoti Basu,  qui mourut il y a trois ans, à plus de 90 ans et  après  presque trente années de règne. Pour pimenter le tout, j’ajouterai que le président de notre Parti révolutionnaire qui a dirigé notre village et ses environs depuis 1948 est encore en vie, toujours président, et encore ministre jusqu’à ces élections. Il a 96 ans. (Au Kerala, que les communistes viennent de perdre en même temps que le Bengale, leur leader a près de 90 ans ! La gérontocratie, patrimoine génétique stalinien, se portait bien !

Pour se faire élire, avec notre énorme population rurale, ils avaient promis l’impensable : une réforme agraire qui redonnerait aux paysans, surtout aux métayers, la propriété des terres. Ce qu’ils mirent en œuvre avec un immense enthousiasme peu après leur prise de pouvoir, l’année même où je quittais temporairement le slum de Pilkhana pour me lancer avec tous mes amis dans notre longue aventure rurale. Avec tout autant d’enthousiasme. Ainsi je fus témoin privilégié de leur bonne volonté,  de leur rigueur, de leur justice et de leur efficacité dans la réforme foncière. Je vis des jeunes arrêter  leurs études pour aider les paysans. Je vis des familles entières se mettre au service des plus démunis (c’est à ce moment que je fis la connaissance du papa de Gopa, leader marxiste d’une extraordinaire douceur et bonté. Elle, n’avait que dix ans) Et quand je pense aux nombreux maires marxistes qui m’embrassaient, dans plusieurs districts où nous travaillions, je me disais que vraiment, les communistes, ils pouvaient bien rivaliser avec les autres maires du Congrès de Nehru (dont plusieurs m’embrassaient également) Bref c’était l’euphorie. 20 millions de paysans reçurent enfin des droits de propriété inaliénables, après des siècles d’oppression coloniale  et des millénaires d’exploitation. Nul ne peut leur enlever cet exploit contre l’injustice.

Un autre point fort fut l’arrêt de toute altercation et bagarres dite  «communaliste », paix absolue entre les religions. Ce qui n’était de loin pas le cas dans de nombreux Etats de l’Inde aux prises avec les extrémismes de droite hindouistes et islamistes. Enfin, leur réorganisation des communes sur le modèle Moghol fut une réussite : maire et conseil communal élu dans chaque village, avec pouvoir de distribuer directement les fonds de développement sans passer par les intermédiaires. Ce modèle extrêmement  efficace de « Panchayat Raj » (Royaume des communes) fut repris ensuite et appliqué dans toute l’Inde. La corruption néanmoins suivit le succès et finalement, sans opposition réelle, ce fut une vraie dictature des édiles qui ne permirent qu’aux membres du ‘Parti’ d’obtenir quelque chose (ICOD en surt quelque chose avec l’impossibilité d’obtenir des cartes de rations pour nos orphelins voire des cartes de vote ou leur simple renouvellement comme pour moi !)

Et quand je dédiai enfin toute ma vie aux villages oubliés  par les organisations nationales et  internationales, laissant Calcutta se débrouiller avec ses milliers d’ONG et, après Mère Teresa et « la Cité de la Joie » ses centaines d’étrangers), j’oubliai un peu, tous comme les communistes, qu’il existait quand même une métropole de 15 millions et plus d’habitants et quelques grands centres, qui n’appréciaient pas forcement les cadeaux faits aux paysans. Fort des millions de membres de leurs syndicats qui maintenaient d’une main de fer les ouvriers des usines, les professeurs de l’éducation et les salariés généraux des hôpitaux, les communistes maintenant bien installés et ayant pignon sur rue, la police à leurs ordres et toute liberté dans le désordre, s’ s’assoupirent  dans leurs lauriers et oublièrent ainsi peu à peu trois choses essentielles : que les classes moyennes urbaines  n’étaient pas à négliger, pas plus que les nouvelles industries. Et que les jeunes ruraux, après vingt ans de pouvoir, ne savaient plus ce que signifiait « l’opération Barga » (retour de la terre aux métayers-bargadars) et commençaient à aspirer à autre chose qu’à des slogans repris curieusement par toute l’intelligentsia idéaliste de Calcutta (on avait étrangement vécu les mêmes choses en France dans les années 50 à 70, Sartre et consorts conduisant les intellos à fermer les yeux sur les crimes staliniens) La mauvaise gouvernance, l’apparition de la corruption tous azimuts, la lente montée des classes moyennes rurales firent le reste, augmentées par la stagnation de la pauvreté et le dépit des musulmans (25 % de la population) de ne pas avoir reçu plus de travail qui lâchèrent le Parti. Vingt ans de pouvoir, c’est déjà trop !(Que les vieux de 68  se rappellent les défilés ‘Adieu Charlot’ pour faire partir Charles de Gaulle !)

Pour se rattraper, nos marxistes se lancèrent a corps perdu dans une réforme de type chinoise : réhabilitation d’un certain capitalisme d’Etat et démarrage d’une industrie lourde, remplaçant l’industrie de pointe bengalie soigneusement détruite grâce aux syndicats rouges qui permettaient aux ouvriers de gagner sans trop travailler. Et au début du nouveau millénaire, l’idée était lancée : « passons du riz à l’acier, de la patate à la voiture » La mondialisation aidant,  on demandait aux paysans de céder les terres qu’on leur avait donné pour laisser la place aux industries. Ils ne se laissèrent pas faire et refusèrent. Pour être aussi chinois que les chinois, le fusil commença à parler. Et on expropria de force. Le peuple, et même les intellectuels, se révoltèrent. Il y eu alors beaucoup de morts, ce qui aliéna encore plus la population dans le même temps ou notre passionaria Mamata mettait le feu aux poudres des agitateurs : elle emprunta les méthodes violentes marxistes et le fit avec un tel dévouement et une telle conviction, qu’elle fit plier le gouvernement et décréta que, étant en démocratie, le modèle chinois devait se plier aux lois indiennes et laissé parler les urnes. Qui répondirent comme on le sait. Ainsi s’effondra l’Etat rouge en mai 2011. Voici sommairement pour la première question.