Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/12/2014

Une émule de Malala au Bengale

 

 La célébrité d’une jeune musulmane de 18 ans, Anwara Khatoun, se profile soudainement dans les Sundarbans, à Shondeshkhali plus exactement, une île à moins de 15 km de la frontière du Bangladesh, jouxtant la pointe de la Réserve de biosphère des tigres du Bengale, là justement où j’avais travaillé dans les années quatre-vingt et où Woheb de SHIS a une de ses bases de départ pour ses bateaux-dispensaire. Il y a six ans, une pauvre gamine de 12 ans est kidnappée et enfermée dans une pièce sans fenêtres à Delhi avec d’autres fillettes de son âge. Elle se trouve soudain transportée dans un bagne, où toutes sont obligées de travailler 18 heures par jour, battues, injuriées, sous-nourries, terrorisées et abusées de différentes manières. Malgré sa faiblesse et ses blessures, la jeune fillette réussit à s’enfuir après un peu plus d’un an, et après un interminable itinéraire de peur et de souffrance et sans un sou, la petite de treize ans arrive à retourner chez elle. Elle est accueillie avec suspicion, car beaucoup pense plutôt qu’elle a fait une fugue. Elle refuse de parler de ce qu’elle a souffert et subit, mais jure de ne plus vivre que pour sauver toutes les autres victimes des mains d’odieux trafiquants. Elle retourne à l’école, rattrape son retard, et se lance dans l’action. Quand elle est triste, elle écrit des poèmes dans son journal intime. Son premier est écrit peu après son retour :

 Blog_avtm_1.jpg

 « Nous ne sommes peut-être que des enfants, mais nous sommes des êtres humais aussi. Est-ce que vous ne le réalisez pas ? Vous ne pensez qu’à vous, et jamais aux enfants. Les enfants ont une vie, des rêves, et peuvent souffrir. Et personne parmi vous ne le pense ! »

 

Résolue à oublier son passé, elle regroupe à 14 ans un groupe de 80 jeunes de son village et de 40 hameaux avec un seul but fixe : empêcher les trafiquants et aussi les mariages d’enfants. Elle organise ses troupes et va jusqu’à faire des répétitions des actions possibles de sauvetage qu’elle souhaite. Lorsqu’un homme (voire une femme) inconnu se présente au village, immédiatement, un jeune enfant doit venir la prévenir, où, si elle est à l’école, doit aller chez la responsable d’un groupe. Elle envoie alors quelques gosses de 7-8 ans, parfois moins, jouer innocemment autour de la maison où entrera l’inconnu, avec comme mission d’écouter subrepticement la conversation. S’il propose à la famille de donner de l’argent pour donner du travail à leur fillette ou garçonnet, un enfant court l’avertir. Et à coups de sifflets, elle rassemble sa petite armée qui va faire le siège de la maison, bâtons en mains, envoyer une grande fille expliquer à la maman le danger que court son enfant, sauter sur le malfrat dès qu’il quitte l’endroit, et l’amener à la police qui est devenue fraternelle. Que peut faire un homme, même fort, quand trente à cinquante jeunes lui tombent dessus ? Rien. Certains jours même, le groupe doit courir après le criminel et envoyer des grands garçons à vélo et maintenant à moto, pour avertir les villages voisins, le débusquer et bloquer son chemin. A quatorze ans, elle a trouvé sa route et son avenir. Elle écrit :

 

« Trafiquants ! Vous nous avez transformés en mendiants. Nous sommes allé à Delhi, puis à Mumbay, et même à Chennai (Madras), dans le Jharkhand ou au Rajasthan, et jamais nous n’avons reçu une seule roupie. Trafiquants ! Vous nous avez transformés en mendiants ! Nous ferons tout pour que vous soyez battus et alliez en prison. Nous ne vous lâcherons pas. Parce que vous nous avez transformés en mendiants ! »

 

A 15 ans, elle a déjà reçu plusieurs récompenses locales. Et un portable qu’on lui a remit au Bihâr et qu’elle va transformer en un outil efficace pour remplir son but. Elle s’affilie à une ONG de protection des enfants. Il n’y avait que quelques groupes de jeunes à son arrivée, d’ailleurs plutôt peu efficaces et avec d’autres buts. En quelques mois 1600 jeunes sont mis dans le coup, la plupart des filles de son âge. « Avec mon portable, je peux suivre chacun/ne d’entre eux et les diriger sur un cas spécial ou urgent. On peut maintenant s’enquérir des enfants qui ont été donnés à des trafiquants ou qui ont été mariés trop jeunes. Dès qu’on connaît leurs noms, la police nous aide à remonter les filières. La police, avant, était souvent de mèches avec les trafiquants. Maintenant, on a la loi pour nous. Et quand un jeune est tiré de leurs griffes, nous organisons une grande fête. Chaque famille des enfants donne quelque chose, et nous dansons de joie pour les recevoir ! Quelle jubilation pour moi ! » Mais elle n’oublie jamais la souffrance de ceux et celles qui connaissent encore le bordel ou le bagne. Et elle écrit à 15 ans : « Maman ! Je suis prisonnière des travaux forcés. C’était mon destin d’être enfermée entre quatre murs. Maman, je suis torturée de tant de façons, à part même mon travail de forçat. Ils ne me donnent aucun répit, maman ! » Elle va plus loin encore. Quand son groupe apprend qu’une jeune va être mariée à moins de 15 ans, certaines vont parlementer avec la famille. Si leur intervention semble vaine, le jour du mariage et de mèche avec le Maulvi pour les musulmans et les Poujaris (prêtres) pour les hindous, les groupes d’enfants interrompent le mariage et, si le futur trafiquant est là, (en général le nouveau futur marié !) livrent l’attrapent et le à la police séance tenante, car elle a été avertie d’avance.

 Blog_avtm_2.jpg

Elle est maintenant bien connue. Sa notoriété fait que son nom est proposé pour le Prix international de la Paix des enfants 2012. Mais c’est Malala qui l’obtient ! Et en juin de cette année2014, elle est la représentante de l’Inde pour la réunion intercontinentale de « Sauvez les enfants » Et rencontre le papa de Malala, mais pas cette dernière qui est à l’école. Mais elle apprend que Malala a affirmé à son père: « Anwara est une véritable héroïne » « Jamais de ma vie je m’étais imaginé que j’aurais un passeport ! Et que j’aie reçu la promesse de rencontrer un jour Malala, mon idole, le modèle de toute mon action. Je veux être comme elle un jour. J’étais si heureuse le jour où elle a reçu le Nobel de la Paix. Je collectionne toutes les coupures de journaux sur elle. Mon bonheur est de donner aux autres ce que je n’ai jamais connu : l’amour et la protection dus à une enfant » Et son oeil de pétiller de malice quand elle affirme : « Ma vie est tracée, et je ne la changerai jamais ! » A dix-huit ans ! Quelle merveilleuse nouvelle pour nous les vieux…ou les désabusés d’une jeunesse…désabusée!

25/11/2014

Une nouvelle récompense pour ABC

Asha BhavanCentre nous a informé par mail qu'il a été sélectionner pour une nouvelle récompense.

 

Nous sommes très heureux de partager avec vous le mail reçu du gouvernement du Bengale occidental, ministère du Développement des femmes et des Affaires sociales Bureau du commissaire pour les personnes handicapées.

Ce mail nous annonçe que notre organisation "Asha Bhavan Centre" est sélectionnée pour le Prix d'Etat pour l'autonomisation des personnes handicapées 2014 . C'est une étape importante pour nous ainsi que l'ajout d'une nouvelle page pour notre Centre d'excellence pour les handicapés.

 

Photo 4.jpg

Le Prix Nobel de la Paix

 Bien sûr Gaston a réagi à l'attribution du prix Nobel de la Paix. Voici un extrait de sa dernière chronique consacré à ce sujet.

 

Le 12 octobre, explosion médiatique dans le monde: le prix Nobel de la Paix est attribué conjointement à la pakistanaise MALALA YOUSAFZAI et à l’indien KAILASH SATYARTHI.

 

L’explosion est surtout dans mon cœur, car Malala est maintenant un des modèles des filles d’ICOD, une référence de vie pour elles, certainement plus utile que les stars de cinéma qu’elles adorent. J’ai acheté son livre dès sa parution, ainsi que la traduction en hindi que j’ai offert aux deux seules filles qui le comprennent juste avant les fêtes, nos deux aborigènes Santali et Oraon qui ne jurent maintenant que par elle. D’autant plus que l’une est née six jours après la naissance de Malala ! Belle coïncidence pour la conscientiser.

Photo 1.jpg

Cette nomination si juste et si vraie m’a comblé. J’en avais parlé dans au moins trois chroniques en 2012, 13, 14. J’avais déjà écris le texte sur elle dans la suite de cette chronique dès le début du mois mais ne le modifie pas. Vous avez sans doute tous et toutes lu les journaux à leurs propos et je ne peux pas tout répéter. Mais cette gamine de 11 ans qui se lance dans une dangereuse chronique en ourdou de la vie sous les talibans publiée par la BBC, cette fillette de 14 ans qui fait fi des oukases religieux et fait en sorte que toutes ses amies aillent déguisées en ouvrières à l’école, cette jeune fille de 16 ans qui sait qu’elle va mourir (« Si je me tais, on me tuera, et si je parle on me tuera encore plus vite ») mais continue la lutte non seulement par ses décisions quotidiennes mais encore par ses interventions étonnamment courageuses en ourdou et anglais à la radio, TV, et dans des réunions où elle refuse de se soumettre aux diktats des talibans et porter le voile. Et elle en a payé le prix. Et cher. Sauvée quasi miraculeusement par des dizaines de teams médicaux successifs dans cinq villes différentes et finalement en Angleterre, elle continue encore, à moitié paralysée, à vouloir retourner au Pakistan pour continuer le combat : « Chaque fille de la terre a droit à l’éducation, en priorité celles de ma chère vallée ‘Swat’, (la suisse pakistanaise), de ma société tribale pashtoun et de tout mon pays. » Mais elle ne peut y retourner puisque les menaces de mort continuent. Depuis son lit, puis dans son école proche de Birmingham, elle reprend ses études. Elle avait toujours été première de classe. Elle ne l’est plu dans ce pays étranger si étrange, mais persiste. Indifférente aux dizaines de prix internationaux qu’elle reçoit (j’en ai une liste de 42), y compris la « Journée internationale Malala » créée par l’ONU le 12 juillet), elle passe ses vacances au Nigéria pour essayer d’aider à retrouver les 200 filles kidnappées par Boro Haram. A la nouvelle de son attribution du Nobel, elle continue toute la journée ses classes, et fait à la sortie un long discours impromptu d’une étonnante maturité à la presse mondiale qui l’attend depuis des heures. «Ce prix n’est pas simplement une pièce de métal ou une médaille qu’on garde dans sa chambre. Ce n’est pas une récompense qui marque la fin, mais c’est bien le commencement de ma campagne pour l’éducation des filles du monde » Et de retourner à ses études comme si de rien n’était.

 

Photo 3.jpg

Il y a certes beaucoup plus, car un Fond mondial portant son nom a déjà été lancé avec succès pour aider le Nigéria, la Syrie, l’Irak où ses futures campagnes la porteront. On ne peut qu’applaudir. Plus. On ne peut que s’émerveiller qu’une musulmane de 17 ans puisse remuer à ce point le monde et porter avec le courage et la témérité de l’extrême jeunesse ce que nous, les adultes voire les vieux, nous n’avons pas été capables d’offrir à la jeunesse du monde : un monde où tous les enfants seront scolarisés, où toutes les filles seront éduquées. Même dans les pays riches, le pourcentage des 100 % n’existe plus, les exclus ne pouvant plus espérer accéder aux mêmes facilités que leurs aînés. Vu de nos pays déshérités, on se demande vraiment pourquoi ! Quoique je pense entrevoir la réponse, car quand Dieu est mis à la porte et que le respect même de ce qui est le plus humain est remisé sous le paillasson, il ne reste plus de tissu social et moral suffisant pour partager avec tous et toutes.

 

Le deuxième lauréat du Nobel de la Paix nous offre une certaine réponse. Kailash Sathiarti -Lumière de la vérité-, 60 ans, est étonnamment peu connu en Inde. Pourtant il a lui-même libéré dans sa lutte pendant des décennies, plus de 80.000 enfants des mains des esclavagistes de l’Uttar Pradesh, a créé un conglomérat de 2000 (sic) ONG dans 140 pays (dont des pays riches) pour la lutte contre le trafic des enfants. Disciple de Gandhi, ses armes sont la non-violence des actes…mais la violence des paroles. L’Inde ne lui pardonne pas d’avoir porté sur la scène internationale, l’esclavage de 38 millions d’enfants (sur les 168 du monde), la prostitution juvénile, voire l’obligation de refuser les objets ne portant pas les mots « non fait par des enfants », tout spécialement les fameux tapis d’orient. Il appelle le monde entier à une globalisation de la compassion (Dieu ! Comme je me sens proche de lui !) tout en affirmant être fier d’être indien : « L’Inde est la mère de milliers de problèmes, mais en même temps, elle est la mère de milliers de solutions…Gandhi n’avait pas besoin du Nobel car il est le symbole mondial même de la Paix. » Il crée l’enthousiasme de ses milliers de collaborateurs et de ses millions d’admirateurs mais irrite les élites, le gouvernement et les autres ONG qui le trouvent trop combattif. Probablement pour cela que les médias parlent si peu de lui ! En attendant, sa vie a été un combat et une réussite et il aura bien mérité ce couronnement, n’en déplaise aux esprits chagrins.

 

Photo 2.jpg

Il me reste à résumer ce double prix Nobel. Pas facile vraiment ! Si les deux Premier Ministres ont appelés, l’une, Malala « le Bijou du Pakistan » et l’autre, Kailash, « l’Honneur de l’Inde », les deux nations ont, fort curieusement, réagies presque de la même façon : ‘Ce Nobel est une manière pour l’Occident de souligner la scandaleuse situation des femmes musulmanes et l’influence néfaste des talibans dans les décisions du gouvernement d’une part, et de corroborer les statistiques classiques sur la misère et l’oppression sociale de l’autre’. Les gouvernements sont plus fiers en général des Nobels de littérature ou de physique que ceux de la Paix qui accentuent toujours des points faibles de leurs pays. Mère Teresa étaient de ceux-là, même si c’est pratiquement le seul candidat qui a fait l’unanimité. Le Dalaï Lama est l’honorable hôte de l’Inde’ depuis plus de 50 ans et est souvent cité comme « le Joyau du pays », mais officiellement, le gouvernement ne peut rien dire à cause de la Chine. Il en est (presque) de même avec Malala, car une majorité des pakistanais la rejettent en l’appelant anti-islamiste, et on ne voit pas comment son pays pourrait la désavouer quand il a tant besoin de l’Occident pour sa lutte – et son silence – antiterroriste !

 

Le Comité norvégien du Nobel l’avait souligné : « Une musulmane et un hindou, une pakistanaise et un indien, voilà qui permettra peut-être de faire la paix entre les deux pays » Belle phrase pleine d’espoir, mais probablement bien trop utopiste pour réconcilier ces deux pays jumeaux séparés dès leur naissance. Les deux lauréats ont promis de tout faire pour travailler ensemble. Ce ne sera pas facile pour la petite Malala face au vieux routard du service social. Mais qui sait ? Il est temps que les rêves de la jeunesse remportent la palme sur le réalisme des adultes. Moi-même essaye presqu’en vain depuis quelques années d’inspirer nos autres ONG à travailler plus dans la direction des trafics de jeunes gosses et filles. Mais mes mots sont érodés par trop d’expériences négatives et par la ‘sagesse’ de l’âge.

 

Les jeunes n’ont plus besoin de sagesse, mais de prophètes pour changer les injustices et atrocités du monde. Malala est certainement sur les traces de la première femme musulmane soufie, la grande mystique prophétesse Rabîa qui vécut autour de l’an mille. Nous dont les racines sont du XXe siècle, nous avons totalement échoués à rendre le monde plus juste. Laissons-leur le droit d’essayer à leur tour. La voix de Malala résonne comme un frais appel de cor dans les nuages noirs de la politique. A 17 ans, elle veut être politicienne. Laissons-lui trouver son chemin !

 

Encore qu’il est presque sûr qu’elle finira, et plus rapidement qu’on ne peut le penser, sous les balles d’un assassin. Mais nous avons besoin de martyrs tout autant, et c’est son sang qui changera le monde et son nom qui résonnera peut-être tout au long du XXIe siècle.

On ne peut donc que se réjouir de ces deux nominations. Et ICOD a déjà accepté la proposition de changer le nom du Foyer des filles en « Foyer Malala ». Voilà qui aidera nos jeunes à choisir un modèle qui ne soit pas – Dieu merci - une star de cinéma ! Si vraiment la compassion est la fragrance de l’amour, Malala en est la preuve vivante, et Khailash également, mais dans un tout autre registre. Tous deux nous rappellent, et avec quel réalisme, « l’Evangile de la rose » de Gandhi. Elle s’épanouit, mais répands son parfum sur les autres, même sans le savoir.